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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 17:29

 

Suite à des discussions sur les groupes facebook, je me suis penché d'un peu plus prêt sur la question de la relation entre tabac et sarcoïdose.

 

J'avais vu en effet à plusieurs reprises que le tabac aurait un effet protecteur vis à vis de la sarcoïdose, la proportion de fumeurs chez les malades étant moins élevé que ce que l'on pourrait attendre statistiquement (en tenant compte des facteurs de pays, age, sexe et niveau de vie).

 

Une petite recherche sur google a fait remonter 4 études sur le sujet :

 

La plus ancienne date de 1986, publiée dans la revue Thorax :

http://thorax.bmj.com/content/41/10/787.full.pdf

 

Elle a été réalisée au Royaume-Uni et porte sur 183 patients. Parmi ces 183, seulement 40 étaient fumeurs (22%) ce qui est moins qu'attendu lorsque comparé à une étude de référence (43%) (GHS) même en excluant les facteurs de sexe, d'age et de groupe socio-économique. Ils notent de plus que la tendance est plus marquée pour le stade I de la maladie.

 

La deuxième date de 1988, publiée dans la même revue, l'article est rédigé par le professeur Valeyre qui est l'un des spécialistes les plus connus de la sarcoïdose en France, et elle implique une unité de recherche de l'inserm. Elle confirme ces éléments :

 

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC461354/

 

Elle porte sur 64 patients et trouve chez ces patients 30 % de fumeurs alors que le groupe de contrôle en a 46 %. Par contre elle a apporté des éléments qualitatifs et évolutifs importants : la sarcoïdose n'est pas moins sévère chez les fumeurs et le pronostic d'évolution n'est pas meilleur (évaluation au bout d'un an).

 

La troisième date de 1995, publiée dans Acta Med Croatica :

 

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8630452

 

Elle porte sur 60 patients comportant 28 % de fumeur à comparer au groupe de contrôle ayant 55 % de fumeurs. Cela confirme donc la plus faible prévalence de la maladie chez les fumeurs. L'étude conclue également à l'absence de différence statistiquement significative sur la gravité de la maladie en fonction du statut de fumeur/non fumeur et à l'absence de différence dans l'évolution.

 

La quatrième date de 2010, a été publiée dans Sarcoidosis Vasc Diffuse Lung Dis , journal officiel de WASOG et elle a été réalisée en Inde

 

http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21086901

 

Elle porte sur 98 patients et ne trouve pas d'impact significatif du fait de fumer lorsque comparé à un groupe de contrôle de 196 personnes ayant les mêmes caractéristiques d'age, sexe et religion : 12,2 % de fumeurs dans le groupe de patient contre 15,3 % dans le groupe de contrôle ce qui n'est pas considéré comme statistiquement significatif par les auteurs.

 

Donc, trois études observent le phénomène de moindre prévalence chez les fumeurs et une semble l'infirmer. Qu'en penser ? Je vous donne mon avis personnel (ça va comme précaution oratoire là, les sceptiques de Sarcoïdose Infos ?) :

 

Première remarque : c'est des résultats statistiques. Cela ne veut pas dire, comme un malade s'est vu entendre dire de la part d'un médecin que les fumeurs ne peuvent pas être atteint de la sarcoïdose. Cela voudrait simplement dire que le risque est moindre pour les fumeurs. Pas qu'il n'existe pas et donc en particulier le comportement de ce médecin qui voulait rejeter cette hypothèse de diagnostic sous prétexte que son patient était fumeur démontre de sa part une profonde incompréhension de la nature statistique de ces études et prouve une fois de plus qu'une connaissance approximative peut être plus dangereuse que pas de connaissance du tout (il aurait mieux fallu qu'il n'ait pas du tout entendu parler de ces études que d'en assimiler une version simplifiée trompeuse : les fumeurs n'ont pas la sarcoïdose). Mais bon, j'ai déjà suffisamment râlé sur la façon dont bon nombre de médecins traitent les informations statistiques...

 

Deuxième remarque : Toutes les études sont unanimes pour dire que la gravité et l'évolution de la maladie est la même pour les fumeurs et les non-fumeurs. Donc à mon avis on pourrait tout au plus parler de facteur préventif mais pas de facteur protecteur (pour moi, si c'était protecteur ça devrait en plus diminuer la gravité et/ou ralentir l'évolution pathologique). En particulier, vu les effets néfastes de la cigarette sur les poumons et les risques de cancer induits par le tabac, il n'est pas conseillé de continuer à fumer lorsque l'on est malade et encore moins de se mettre à fumer. Tout ce que j'ai lu sur le sujet est unanime là-dessus. A titre personnel, je conseillerais même d'arrêter de fumer de toute urgence, j'ai eu une personne proche qui est décédée d'un cancer des poumons, c'est affreux, et il faut faire son maximum pour réduire ces risques. Par contre, pour les fumeurs, ce n'est pas la peine de paniquer et culpabiliser si vous n'arrivez pas à arrêter – cela ne vas pas aggraver votre maladie ou augmenter les risques de rechute (juste les risques de cancer mais ça vous le savez déjà...).

 

Une remarque sur la qualité des publications : Toutes les études ne se valent pas et toutes les publications n'ont pas la même réputation. Je ne suis pas un spécialiste du domaine, mais la revue Thorax semble être une revue de référence avec comité de relecture (peer-review) et avoir une réputation assez importante (le page rank, outil certes imparfait mais largement utilisé pour évaluer la valeur d'une revue). Le WASOG semble être une association sérieuse qui organise des conférences avec des intervenants de qualité mais je ne suis pas sûr que son journal ait les mêmes critères de validation et de relecture qu'une publication scientifique spécialisée comme thorax.

 

Il faut savoir qu'il est en général plus difficile de publier les résultats infirmant une étude précédente qu'un résultat d'une étude nouvelle sur un sujet pas encore étudié, les publications scientifiques ont du mal à admettre qu'elles ont publié des études contestables...

 

Il y a un aspect qui me choque dans le résumé de l'étude indienne : le groupe de contrôle qu'ils ont bâti pour faire leur comparaison a les mêmes caractéristiques d'age, de sexe et de religion... mais pas de groupe socio-économique comme les autres études. Hors on sait par ailleurs que le tabagisme est corrélé à ce facteur, tout au moins dans nos sociétés occidentales ( en moyenne les ouvriers fument plus que les cadres supérieurs). Cela jette un doute sur le sérieux de cette étude, d'autant qu'ils avaient trois modèles de référence qu'ils pouvaient suivre pour la constitution de leur groupe de contrôle. Après, il y a peut-être des spécificités indiennes qui font qu'il n'est pas possible ou pas pertinent de faire un groupe de contrôle sur des bases socio-économiques mais je pense que l'aspect socio-économique doit avoir un impact sur la prévalence du tabagisme même en Inde (surtout en Inde?) ne serait-ce que pour des raisons de pouvoir d'achat – les cigarettes ça coûte cher, tout le monde ne peut pas se payer se luxe dans les pays émergents malgré les efforts des équipes marketing des cigarettiers. Enfin, je n'ai pas réussi à trouver le texte complet de l'article en anglais, même sur les sites payants, ce qui est assez curieux...

 

Une remarque pour contrer un argument vu sur l'un des groupes de discussion facebook : Certes les trois premières études ne prennent pas en compte le tabagisme passif, contrairement à la quatrième. Dans les trois premières, (qui concluent à l'aspect préventif du tabac), les victimes du tabagisme passif sont comptabilisées comme non fumeur. Oui, effectivement, mais pour que cela ait un impact sur le résultat global (inverser le résultat d'une prévalence moindre chez les fumeurs que chez les non-fumeurs), il faudrait que la prévalence de la sarcoïdose soit plus importante chez les victimes du tabagisme passif que chez les fumeurs et les non-fumeurs... Ce qui semble hautement improbable.

 

Je suis toujours étonné par le faible nombre de cas utilisés dans ces études médicales. 60 cas pour une étude statistique, cela ne me parait pas beaucoup...

 

Dernier point et pour moi le plus important. Il ne faut pas oublier que la sarcoïdose est difficile à diagnostiquer, qu'elle est donc probablement sous-diagnostiquée, ce qui fausse probablement les taux de prévalence observés – ce que j'exprimais à la fin de mon article précédent. Il me semble que les trois premières études oublient cet élément indispensable et en toute rigueur scientifique, ils ne devraient pas conclure « Le tabac a un effet protecteur vis à vis de la sarcoïdose » c'est aller trop vite en besogne et oublier un biais possible : le biais de sélection. Ce qu'ils observent réellement n'est pas la probabilité d'être malade de la sarcoïdose mais la probabilité d'être diagnostiqué comme malade de la sarcoïdose. Cela n'est pas du tout la même chose ! Entre les deux il y a l'efficacité du système de soin à diagnostiquer la sarcoïdose et il est tout à fait possible que ce facteur introduise un biais significatif dans ce cas précis. Je vois en particulier les facteurs suivants possibles :

  • Il est certains que les fumeurs sont en moyenne moins soucieux de leur santé que les non-fumeurs, il est donc probable qu'ils seront moins susceptibles que les non-fumeurs de consulter un médecin en cas de problèmes de santé mineurs comme la sarcoïdose peut se caractériser fréquemment (rappelons qu'elle est souvent asymptomatique). En particulier, en cas de problème pulmonaire mineur, je ne suis pas sûr qu'un fumeur se précipite chez un pneumologue !

  • J'ai lu quelque part (oui, désolé les sceptiques de Sarcoïdose Infos, j'ai la flemme de rechercher la source précise, ça fait déjà deux demi-journées que je passe sur cet article et c'est beaucoup trop à mon goût), que la prévalence est statistiquement plus importante parmi les personnels de santé. Cela serait à mon avis un élément confortant l'hypothèse ci-dessus : Si les fumeurs sont probablement moins soucieux de leur santé que la moyenne, il semble logique que le personnel de santé le soit plus que la moyenne (statistiquement, il y a bien sûr de nombreuses exceptions) et qu'ils aient plus facilement accès au système de soin (en moyenne) et donc les différences de prévalence seraient cohérentes avec la qualité du suivi médical.

  • Il ne faut pas oublier que l'outil principal pour le diagnostic de la sarcoïdose est une radio pulmonaire. Quelque chose me dit que les fumeurs ne doivent pas avoir tout à fait les mêmes radios pulmonaires que les non-fumeurs et que cela pourrait interférer sur le diagnostic et donc sur la probabilité d'établir un diagnostic correct de sarcoïdose pour les fumeurs... Ceci dit, je ne suis pas radiologue, bien sûr, c'est juste une idée à priori comme ça (ça va là, j'en fait assez comme précaution oratoire?).

Conclusion : C'est pas si simple et il ne faut pas faire de conclusions hâtives mais en tout cas, en l'état actuel des connaissances :

  • il semble peu probable que le tabac soit un facteur favorisant le développement d'une sarcoïdose,

  • il est possible (mais pas sûr) qu'il ait un effet préventif,

  • il semble qu'il n'ait pas d'impact sur la gravité et l'évolution de la maladie.

 

Mais dans tous les cas, arrêtez de fumer si vous le pouvez, que vous soyez malade ou non d'ailleurs !

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Published by xstoffr - dans Sarcoïdose
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commentaires

Sophie 15/06/2015 19:09

Je n'ai pas tout lu, mais j'ai moi aussi été interpellée sur une éventuelle corrélation entre tabagisme et protection contre la sarcoïdose... Mais en effet j'ai du mal à y croire. Je ne sais pas si un fumeur s’intéresse moins à sa santé qu'un non fumeur, mais pour ce qui est du personnel médical, le fait que la prévalence de la sarcoïdose soit plus élevée chez eux peut aussi s'expliquer par le fait que chez beaucoup de soignants une radio des poumons est nécessaire à l'embauche (rapport à la tuberculose) et donc même une sarcoïdose asymptomatique peut être détectée. C'est en effet ce qui m'est arrivée, quelques symptômes totalement sans rapport les uns avec les autres, et quand je suis rentrée en école d'infirmière la RP a montré des adénopathies...ensuite seulement quelques mois après les symptômes se sont aggravés, mais entre temps j'avais déjà vu un pneumologue... Le diagnostic de sarcoïdose est tombé en octobre dernier.
En tout cas merci pour ce blog, on se sent moins seuls, face à cette maladie que peu de gens connaissent, et face aux effets secondaires de la corticothérapie qui sont parfois lourds à supporter, parfois presque autant que la pathologie.

xstoffr 28/06/2015 12:09

Merci pour votre commentaire.

Effectivement, les radios d'embauche de personnel médical sont une source de recrutement de patient connue pour les études sur la sarcoïdose...

xxx 15/05/2015 15:38

belle analyse

xstoffr 28/06/2015 15:56

merci

Mikaël 08/04/2015 01:50

Salut Christophe!! Je te remercie pour cet article...
Je m'appelle Mikaël, j'habite en Martinique et je suis atteint de la sarcoïdose depuis 2010. On me l'a diagnostiqué après avoir été hospitalisé, ça a duré 3 ans. Mais depuis elle est revenue et mon médecin m'a dit qu'il fallait absolument et définitivement arrêter de fumer et vu que je n'y arrive pas (malgré le fait d'avoir diminuer drastiquement ma consommation) cela me faisait culpabiliser.

De plus c'est assez difficile de parler de "notre" maladie car entre les blagues à la con (sarcoidose sarkozy) et les gens qui te disent que t'as grossis (corticoïdes) sans savoir ce que tu as, j'ai pris du temps avant d'accepter ma maladie. Et ton blog m'a fait du bien... Alors merci au nom de tout ceux qui ont cette maladie et qui se posent des questions.

Depuis j'ai appris à vivre avec elle...

xstoffr 28/06/2015 16:34

Merci,

Effectivement, il faut apprendre à vivre avec, mais sans se résigner pour autant, en continuant à chercher à avoir le traitement le plus adapté possible à son cas. C'est difficile de trouver le bon équilibre!

mir 18/11/2013 01:04

tu as entièrement raison Christophe au sujet de la radio chez un fumeur et un non fumeur ,ce n'est pas ressemblant la preuve entre les radios de mon mari et les miennes il n'y a pas eu d'ambiguïté.

xstoffr 19/11/2013 18:40



J'ai pas vu de radio de fumeur récemment mais j'ai le souvenir des affiches de campagne anti-tabac de ma jeunesse comparant un poumon de fumeur à un poumons de non-fumeur et il me semblait bien
que tout ce goudron ça devait se voir un peu à la radio ;)



mir 18/11/2013 00:56

bonsoir Christophe ce soir il est tard je repasserai lire tes messages je voulais juste te faire un coucou je pense beaucoup à vous tous je ne vais pas sur Facebook beaucoup de problèmes de santé
comme tu le sais mon mari et moi c'est difficile à gérer je suis très fatiguée épuisée ;en ce moment il n'y a que la cortisone qui me soulage et c'est pas évident de faire comprendre cela à ma
pneumologue heureusement que mon médecin le comprend au vu des résultats "œdème lymphatique qui se résorbe ,cicatrices qui redeviennent normales ,moins de douleurs donc la marche redevient possible
etc...en ce moment examens pour le cœur scintigraphie cardiaque ,holter ecg depuis mon hospitalisation en cardio en soins intensifs le 1 er mai c'est pas le top. J'appréhende l'arrêt de la
cortisone cette semaine!!! .
gros bisous Christophe et surtout je te souhaite de tout cœur que ta santé s'améliore que tu puisses profiter de ta petite famille .
si tu peux faire des bisous pour moi sur Facebook à tous nos amies amis merciiiiiiiiiiii
mir

xstoffr 19/11/2013 18:39



Bonjour Mireille,


 


Merci pour ton message, c'est gentil.


J'ai passé le message sur le groupe facebook. Je suis sûr que cela fera plaisir à tout le monde.


 


Bon courage à toi et si ton pneumologue ne comprends pas que tu as besoin d'être traitée, n'hésite pas à chercher un deuxième avis, quite à devoir te déplacer. Un bon suivi, par un médecin qui
connait bien notre pathologie, c'est le plus important!


 


Bises.


 


Christophe.